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Abeilles, Pesticides, Europe : les clés pour comprendre

L’actualité récente a été marquée par la médiatisation de l’impact des pesticides sur les abeilles.

Fin janvier, en effet, l’EFSA, l’autorité européenne de sécurité des aliments, émettait un avis négatif sur une certaine catégorie de pesticides, suspectés de contribuer à la disparition des abeilles [1]. L’Europe a donc, en réponse, envisagé de les interdire provisoirement.

 

© Philine

Des pétitions ont ainsi circulé pour « interdire les pesticides » dans le but de « sauver les abeilles ». De nombreux médias ont relayé l’information à grands coups de noms savants : pesticides systémiques, néonicotinoïdes, effets sublétaux, etc. sans pour autant prendre le temps d’expliquer les fondements, tenants et aboutissants du problème.

Nous avons donc décidé de répondre simplement aux questions qui nous ont été les plus posées ces dernières semaines.


Qu’est-ce qu’un pesticide ?

Un pesticide est une substance (chimique et synthétique, ou même naturelle) qui détruit (-cide = tuer) les « pestes » : insectes (insecticide), herbes folles et indésirables (herbicides), champignons (fongicides) ou petits rongeurs (rodonticides).

Ces substances sont utilisées en extérieur, dans l’agriculture, mais aussi dans l’entretien des espaces verts publics ou des jardins (pour tuer les pucerons, supprimer les herbes entre les graviers, etc.) Certains produits sont aussi utilisés à l’intérieur (traitement du bois, colliers antipuces, etc.), ils prennent alors le nom de biocides.


L'Europe incrimine-t-elle tous les pesticides ?

Non. Les pesticides accusés (dans ce cas-ci) de contribuer à la disparition des abeilles ne sont pas tous les pesticides, contrairement à ce qu’ont pu suggérer l’un ou l’autre article ou pétition. Il s’agit seulement d’une certaine gamme de pesticides, en particulier des insecticides.

Comme les médicaments, les substances portent des noms scientifiques et des noms commerciaux. L’Europe propose d’en interdire trois [2] : le clothianidine (Argento, Janus, Poncho), le thiamétoxam (Gaucho, Sombrero, Montur, Nuprid) et l’imidaclopride (Cruiser). 

Ces trois matières appartiennent à la classe des néonicotinoïdes, des insecticides de synthèse, chimiquement proches de la nicotine, et qui agissent au niveau du système nerveux des insectes (neurotoxiques) en les paralysant et les asphyxiant [1].


Quelles sont les utilisations de ces pesticides ?

Ces pesticides néonicotinoïdes ont une particularité, a priori intéressante pour l’agriculture : ils permettent une protection systémique de la plante [3].

Au lieu de pulvériser de grandes quantités de liquide sur les cultures, on enrobe directement la graine dans une très petite quantité de substance, ou on traite directement le sol à l’aide de granulés. L’insecticide va donc imprégner la plante, s’infiltrer dans tout son système, et, de l’intérieur, la protéger des insectes qui voudraient la consommer.

Ces pesticides systémiques sont donc utilisés sur un grand nombre de cultures dans le monde, notamment en Europe. Ils sont utilisés entre autres sur le colza, le maïs, le tournesol, le coton, le blé, les betteraves, le lin, les pois, les carottes, l’avoine, le seigle, l’orge, le froment, etc. [2, 3]


Quel est le problème avec les abeilles ?

Les abeilles étant des insectes, elles sont d’office vulnérables à ces insecticides.

On distingue plusieurs voies par lesquelles les butineuses entrent au contact des pesticides systémiques [1, 3] :

  • Les pesticides persistent dans les plantes traitées, jusqu’au niveau du nectar et du pollen dont se nourrissent les abeilles ;
  • Les substances sèches enrobant les graines (de maïs par exemple) forment, à l’ouverture des sacs et au cours du semis par des machines pneumatiques, de fines poussières toxiques transportées sur de longues distances, et qui viennent se déposer sur les fleurs et plantes voisines [3] ;
  • Enfin, le phénomène de guttation expose les abeilles via leur eau de boisson : les plantes vont rejeter de la sève (chargée de pesticides), qui va perler comme de la rosée sur leurs feuilles ; les abeilles ont l’habitude de venir récupérer cette eau pour les besoins de la ruche.

En fonction des quantités de pesticides que rencontrent les abeilles, les effets peuvent être différents : on parle d’intoxications aiguës (une forte dose sur un court laps de temps) ou d’intoxications chroniques (de petites doses, régulièrement sur une longue période).

On évoque aussi des effets sublétaux (« sous le seuil de la mort »), qui sont particulièrement invalidants pour l’insecte et le conduisent indirectement au trépas [5], et qui n’ont jamais été réellement considérés pour les autorisations de mise sur le marché de ces produits [6]. Ces derniers effets ont déjà été pointés du doigt : les pesticides néonicotinoïdes induiraient une perte du sens de l’orientation des abeilles, qui ne parviendraient pas à retrouver le chemin de leur ruche [4, 5].

D’autres effets sont souvent cités : diminution de la ponte, problèmes de communication, de reconnaissance des odeurs, de mémorisation, etc. [5]

 

© Philine

 


Que propose l’Europe ?

Après lecture du rapport de l’EFSA, la Commission Européenne a proposé d’interdire ces trois néonicotinoïdes sur quatre cultures (colza, tournesol, maïs et coton) pour une durée de deux ans, à partir du 1er juillet 2013 [2, 9] Cette proposition doit être soumise aux divers États Membres qui voteront pour son adoption ou son rejet.

Aux dernières nouvelles, la proposition devait être votée par des représentants des États Membres le 25 février 2013 [9]. Au 1er mars, il n'y a encore aucune communication officielle en la matière.


Cette interdiction va-t-elle sauver les abeilles ?

Non. Si elle marque un pas dans la bonne direction, elle ne sera pas suffisante. Et ce pour plusieurs raisons. 

D'une part, les pesticides utilisés en traitement des sols restent présents dans le substrat pendant plusieurs années : c’est le phénomène de rémanence. Même s’il y a interdiction d’utilisation de ces produits pendant deux ans, les plantes cultivées sur les terrains traités abondamment pendant des années continueront à absorber et rejeter des substances toxiques [2,7]. Il faudrait, selon certains experts, au moins 4 ans d’interdiction pour voir une réelle différence sur la santé des abeilles.

Le point positif, par contre, sera de pouvoir contredire l’argument des producteurs de pesticides [7], prédisant une chute catastrophique des rendements agricoles non protégés par leurs substances.

D'autre part, il ne faut surtout pas commettre l’erreur d’attribuer la mortalité des abeilles à ces seuls pesticides. La disparition progressive des colonies d’abeilles domestiques, ainsi que celle des abeilles sauvages [8], résulte d’une accumulation de facteurs : mauvaises pratiques agricoles (pesticides, monocultures), urbanisation, destruction des milieux sauvages, pollution, changements climatiques, espèces invasives (espèces exotiques prédatrices ou parasites contre lesquelles nos abeilles sont sans défense : on citera le frelon asiatique ou l’acarien varroa), etc.


Comment aider les abeilles ?

S’il est évident qu’il faut interdire l’utilisation des pesticides, il faut également s’interroger sur toutes les autres menaces qui pèsent sur nos butineuses. Après tout, l’abeille, sentinelle de l’environnement, ne fait que refléter les conditions dans lesquelles nous sommes exposés. Si elle en est l'une des premières victimes, nous en serons les suivantes.

Si l'interpellation des pouvoirs et décideurs politiques par des pétitions et manifestations est importante, nos choix de consommation, au quotidien, peuvent permettre d'aider significativement les abeilles. Pour cette thématique en particulier, on pourra privilégier les fruits et légumes provenant de l'agriculture biologique, qui n'utilise pas de pesticides synthétiques comme les néonicotinoïdes. 

 

 

Source :

[1] L’EFSA identifie des risques associés aux néonicotinoïdes pour les abeilles (16 janvier 2013). 

[2] Abeilles : Bruxelles propose d’interdire pendant deux ans l’utilisation de trois insecticides (1er février 2013). 

[3] Traitement des semences avec des néonicotinoïdes - risque pour les abeilles (2009).

[4] Des pesticides perturbent l’orientation des abeilles (3 avril 2012).

[5] Le rôle des pesticides dans la surmortalité des abeilles - effets sublétaux et toxicité chronique (n.d.) 

[6] La faillite de l’évaluation des pesticides. 

[7] Comment Bruxelles veut protéger les abeilles sans bannir les pesticides (31 janvier 2013). 

[8] La diminution des insectes pollinisateurs menace les cultures mondiales (28 février 2013). 

[9] Statement adressing citizens' concerns on bee health (février 2013). 

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